Self-made-man | Nouvelle extraite de "Balades au paradis" (Cruising Paradise) 1997
Sam Shepard
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Bernard Cohen


Shepard Balades au paradis


Pour lui, tout commença dans un instant de silence assourdissant. Quelque chose se détacha et tomba. D’instinct, son cœur comprit que ce « quelque chose » était la perception qu’il avait eue si longtemps de lui-même, et qu’il avait chérie, en tant qu’individu bien particulier, typiquement américain : le « self-made-man ». Elle lui avait été inculquée, à travers les générations, par d’irascibles ancêtres dont il avait aussi hérité la mâchoire carrée, agressive, le nez un peu noueux. Sur le linteau de pierre de sa cheminée, il gardait leurs photos. Il y avait des daguerréotypes datant de la guerre de Sécession : son arrière-arrière-arrière-grand-père, Lemuel P. Dodge, qui avait perdu une oreille en combattant aux côtés des nordistes, un bras aux côtés des sudistes, et qui avait fini pendu à Ojiniga pour avoir « couru le jupon », son corps traîné dans la poussière jusqu’à ce que sa tête s’en détache. Il y avait d’autres hommes encore, à longues barbes et hauts chapeaux de paille, juchés à trois de front sur d’énormes chariots de paille, fourche en main, silhouettes presque bibliques découpées sur le ciel de la prairie ; des bâtisseurs de voie ferrée, campés sur des chasse-pierres, agitant leurs chapeaux melons en l’air, forçant leur passage à la dynamite dans le granit des montagnes, que rien ne pouvait détourner de leur confiance absolue en la manifeste destinée. Plus tard, dans les yeux de leurs descendants, on commence à percevoir le reflet énigmatique du doute : pilotes de chasse casqués de cuir, un foulard de soie noué au cou, accrochés à l’aile d’un P-38 et souriant bravement à l’objectif, mais avec une expression un peu figée, celle d’un agneau qui sait que sa dernière heure est venue.

Certains soirs, tandis que les lueurs du feu vacillaient sur le linteau, il étudiait tous ces visages. Pour mieux voir, il prenait les cadres et déambulait lentement dans la pièce, une cigarette aux lèvres, inclinant les portraits pour éviter les reflets des flammes sur le verre. Il s’asseyait avec eux sur les genoux, les époussetait un à un, délicatement, tendrement, en se servant de son bandana bleu. À eux, il se sentait lié par une relation plus concrète qu’imaginaire, plus tangible qu’avec les membres de sa famille toujours en vie, désormais éparpillés aux quatre coins du pays, installés dans des villes où il n’avait aucun désir de se rendre, Tampa, Seattle… Des endroits qui, pour lui, auraient pu aussi bien se trouver sur la face cachée de la lune. La solitude est un fait de nature, aimait-il à penser. Il avait appris à ne pas regarder au-delà, à éviter les faux-semblants de l’esprit dès que des femmes étaient en jeu, à rejeter d’un bloc l’imagerie de la séduction. Par le passé, cela ne lui avait jamais rien rapporté de bon. Sur ce plan, il ne fallait pas faire confiance à ses pensées. Cela n’avait réussi qu’à le plonger dans un chagrin déchirant. Au moins, maintenant, avait-il conclu une sorte de trêve avec lui-même.

Il se leva pour remettre le cadre sur sa cheminée. La photo de son grand-père au volant d’une vieille camionnette, une Model T, remorquant un âne. Il laissa encore son regard errer sur l’image, écoutant les hiboux nourrir leurs petits tout en haut du vieux tulipier, dehors. C’était un rituel nocturne qu’il avait appris à attendre à chaque retour du printemps : il attrapait sa torche, sortait en silence devant la maison et promenait le rayon le long du tronc crevassé jusqu’à saisir le nid dans un cercle parfait de lumière. Cette année, il y avait deux oisillons, qui se figèrent dès qu’ils sentirent le pinceau de la torche sur leurs yeux. Leur mère était penchée sur eux, un petit serpent noir pris dans ses serres. Le flot de lumière la fit se retourner, elle battit des ailes puis se tassa, immobile. À la place des hululements des hiboux, des reinettes se mirent à coasser quelque part mais elles se turent bientôt elles aussi, leur appel s’éteignant dans la rumeur lointaine d’un semi-remorque en route vers le sud. Il éteignit la lampe, espérant que les oiseaux reprennent leur tapage, attendant quelque chose qui vienne animer le calme de plus en plus pesant. Il tendit l’oreille, à l’affût des meuglements du bétail. Rien. Il se racla la gorge pour obtenir au moins un son venu de lui, pour vérifier qu’il était bien là. Il eut l’impression que cela aurait pu être n’importe qui, un homme quelconque, un être humain sans rien de particulier. Même un inconnu, arrivé derrière lui sans qu’il s’en soit rendu compte. Il se retourna pour observer l’obscurité. Personne. Juste sa respiration, le battement de son sang. Il voulait parler, mais à qui ? Pour dire quoi ? Au nom de qui ? Le rythme de son cœur s’accéléra. Tout ce qui aurait voulu s’énoncer en lui parut se figer en un nœud douloureux au fond de sa gorge, qui resta là à brûler, petit, noir, compact, étouffant. La panique l’envahit. Soudain, c’était comme si la frontière entre son corps et toute cette nuit s’était dissoute, entre son souffle et l’air pesant qu’il respirait. Il se retourna encore, levant la tête vers l’épaisse et sombre ramure de l’arbre. L’œil de la mère hibou clignait dans sa direction. Jaune, puis noir. Lui, il ne sentait plus ses yeux. Un vide total prit possession de lui, qui semblait le traverser de part en part, emportant dans son flot la moindre pensée, la moindre sensation, ne lui laissant rien d’autre que le bruit obsédant de sa respiration. Une pulsation qu’il n’avait pas engendrée, et qu’il ne contrôlait pas plus. « Paix », se dit-il en lui-même, mais à peine cette idée avait-elle pris forme que la paix l’abandonna.

16/7/94, Del Rio, Texas